Corporate Memphis : comment chaque génération réécrit les règles du design

Sommaire

    Il y a un style d'illustration que vous avez vu des milliers de fois sans jamais savoir comment il s'appelait. Des personnages aux membres démesurément longs, aux têtes minuscules, à la peau bleue ou violette. Toujours souriants, toujours en mouvement, toujours dans des décors plats aux couleurs pastel. Vous les avez croisés sur Slack, Airbnb, Dropbox, Mailchimp, Figma, Google, Facebook. Sur des affiches dans le métro, des landing pages, des onboarding d'apps. Ce style a un nom : le Corporate Memphis. Et son histoire dit beaucoup sur la façon dont le design, en réalité, n'a jamais été qu'une discipline. C'est un miroir de société.

    Exemple d'illustrations Corporate Memphis. Ce style flat aux personnages aux membres allongés a dominé les visuels des entreprises tech entre 2017 et 2022. Source : Mailchimp 2019

    D'un appartement milanais à la Silicon Valley

    Pour comprendre le Corporate Memphis, il faut remonter au 11 décembre 1980, dans le salon d'Ettore Sottsass, architecte et designer italien. Ce soir-là, une vingtaine de créateurs se retrouvent pour discuter de l'avenir du design. En arrière-fond, la chanson de Bob Dylan "Stuck Inside of Mobile with the Memphis Blues Again" tourne en boucle sur le tourne-disque. Le groupe naissant prend ce nom, Memphis, évoquant à la fois la capitale américaine du blues, la ville du Tennessee et l'ancienne capitale de l'Egypte.
    Le Memphis Group, c'est une révolte contre le modernisme. Sottsass et ses collaborateurs s'ennuient des lignes épurées et de l'austérité du design de l'après-guerre. Ils veulent quelque chose de radicalement différent : des formes géométriques vives, presque bidimensionnelles, un sentiment ludique, presque enfantin. Meubles, luminaires, textiles : le groupe produit des objets baroques, colorés, délibérément extravagants. Le critique Bertrand Pellegrin le résume dans le San Francisco Chronicle : "un mariage forcé entre Bauhaus et Fisher-Price". Le groupe se dissout en 1987, non sans avoir défini toute l'esthétique des années 80.

    Ettore Sottsass pour le Memphis Group. Formes géométriques, couleurs saturées, rupture totale avec le modernisme fonctionnaliste. Source : Museum of Decorative Arts, Paris / Wikimedia

    Quarante ans plus tard, ce langage visuel refait surface dans un contexte radicalement différent. Le terme "Corporate Memphis" est forgé par Mike Merrill, créatif et expert en publicité, pour décrire un style d'illustration plate et standardisée qui commence à dominer les visuels des entreprises tech. La référence au Memphis Group des années 80 est intentionnelle, mais critique : même énergie visuelle, mais aseptisée, dupliquée à l'infini, vidée de sa subversion d'origine.

    2013-2017 : quand le marketing tech découvre qu'il faut être humain

    Pour comprendre pourquoi ce style explose à la fin des années 2010, il faut comprendre ce qui se passe dans les interfaces numériques quelques années plus tôt. Jusqu'en 2013, le design digital fonctionne sur un principe appelé skeuomorphisme : les icônes et interfaces imitent les objets du monde réel. L'icône de l'appareil photo ressemble à un vrai appareil photo, le carnet de notes ressemble à un vrai carnet.

    C'est Apple qui catalyse la rupture en 2013 avec iOS 7, en abandonnant cette esthétique pour des formes plus plates et plus épurées. Le reste de l'industrie suit.

    Le flat design s'installe. Les interfaces deviennent plus légères, plus lisibles. Mais aussi plus froides. Et à cette époque, le marché SaaS B2B entre dans une phase d'hypercroissance : des dizaines d'outils débarquent, ciblant des équipes marketing, RH, finance, produit. Le problème : ces outils sont perçus comme complexes, austères, réservés à des profils techniques.

    UI style skeuomorphisme sur les interfaces Google 2010

    Les millennials arrivent en masse dans les équipes d'acheteurs. Ils ont grandi avec internet, ils ont une forte attente d'expériences chaleureuses et accessibles. Ils veulent des outils qui leur ressemblent. Des outils friendly.

    En 2017, Facebook commande au studio de design américain BUCK un système d'illustration complet baptisé "Alegría", soit "joie" en espagnol. Des personnages colorés, ethniquement ambigus, sans traits définis, dans des scènes du quotidien. Une façon de représenter l'humain sans exclure personne. Concurrents et startups observent, copient, adaptent. Slack confie à l'illustratrice Alice Lee la création d'une bibliothèque de plus de 40 visuels avec des personnages aux membres allongés et aux traits minimalistes. Airbnb, Dropbox, Google, Lyft, Hinge, Airtable, Figma, Mailchimp : le style se propage dans toute l'industrie tech.

    "Alegria" kit design  pour Facebook by l'agence BUCK

    Et les librairies de templates open source comme UnDraw ou Humaaans font le reste : n'importe quelle startup peut désormais se payer une identité visuelle "humaine" en quelques heures, sans briefer un seul illustrateur.

    L'essoufflement : quand tout le monde se ressemble

    Le problème avec une tendance adoptée par tout le monde, c'est qu'elle finit par ne plus rien dire. Le Corporate Memphis, pensé pour humaniser, est devenu le symbole d'une déshumanisation par standardisation.
    Ses surnoms en disent long : "Globohomo" pour globalized homogenization, "Big Tech Art Style", "Humanist Blandcore", "Neoliberal Vector Minimalism".

    On lui reproche d'avoir créé un monde visuel déconnecté de la réalité des entreprises qui l'utilisent. Un univers d'optimisme aseptisé qui contraste avec des scandales de données, des pratiques opaques, une gig economy peu reluisante. En voulant parler à tout le monde, le style ne parle plus à personne.
    La saturation est totale vers 2020-2022. On ne peut plus distinguer un SaaS d'un autre sur leur homepage. Les premières entreprises à s'en éloigner commencent à se démarquer simplement en faisant autre chose : retour à la 3D, personnages plus expressifs, skeuomorphisme doux revisité, mascottes, typographies déstructurées.

    Buffer - 2020

    Airtable - 2020

    Uber - 2020

    Ce que le design dit de nous

    Le Corporate Memphis était bien plus qu'un choix esthétique. C'était le miroir d'une génération d'acheteurs qui voulaient des outils qui leur ressemblent. Les mascottes et le retour aux personnages expressifs dans le branding, c'est la même logique reformulée pour la Gen Z.
    Et les marques qui l'ont compris le plus tôt sont celles qui ont les communautés les plus solides aujourd'hui. Discord et son fantôme Wumpus, Duolingo et son hibou menaçant, GitHub et son Octocat mi-chat mi-pieuvre, Reddit et son bonhomme Snoo : autant de mascottes expressives, mémorables, avec une personnalité propre. Ces marques n'ont pas choisi une tendance.

    Elles ont construit un personnage qui incarne ce qu'elles sont, et la Gen Z s'en est emparée.

    Discord - 2026

    Reddit - 2026

    Duolingo - 2026

    La différence aujourd'hui, c'est qu'il n'y a pas de successeur unique au Corporate Memphis. Ce qui lui succède est multiple : Liquid Glass chez Apple, retour à la photo et aux aplats de couleur chez les grands SaaS, mascottes et personnages expressifs pour les marques qui veulent de la personnalité. Des directions différentes, mais un point commun : elles cherchent toutes à retrouver quelque chose de distinctif. Une identité qui n'appartient qu'à une seule marque.
    Le Corporate Memphis avait rendu des interfaces complexes accessibles et humaines. Sauf que quand tout le monde adopte le même style, plus rien ne se distingue. C'est l'homogénéisation par le bas : tout le monde est lisible, personne n'est mémorable.
    Chaque tendance traduit un moment. Le Memphis Group des années 80 réagissait à la froideur du modernisme. Le Corporate Memphis réagissait à la froideur des interfaces austères. Ce qui arrive maintenant réagit à la saturation du générique. Le design s'essouffle et se recrée à chaque fois qu'une génération change et que ce qui semblait moderne commence à ressembler à tout le monde.
    Le design change parce que les gens changent. Ce qui ne change pas, c'est que les marques qui durent sont celles qui ont creusé assez loin dans leur propre ADN pour ne pas avoir besoin de copier une tendance actuelle pour exister.

    La différence aujourd'hui, c'est qu'il n'y a pas de successeur unique. Le Corporate Memphis avait tout homogénéisé. Ce qui lui succède est multiple : Liquid Glass chez Apple, retour à la photo et aux aplats de couleur chez les grands SaaS, rubber hose pour les marques qui veulent de la personnalité. Des directions différentes, mais un point commun : elles cherchent toutes à retrouver quelque chose de distinctif. Une identité qui n'appartient qu'à une seule marque.

    Webflow- 2026

    Le Corporate Memphis avait rendu des interfaces complexes accessibles et humaines. Sauf que quand tout le monde adopte le même style, plus rien ne se distingue. C'est l'homogénéisation par le bas : tout le monde est lisible, personne n'est mémorable.

    Chaque tendance traduit un moment. Le Memphis Group des années 80 réagissait à la froideur du modernisme. Le Corporate Memphis réagissait à la froideur des interfaces austères. Ce qui arrive maintenant réagit à la saturation du générique. Le design s'essouffle et se recrée à chaque fois qu'une génération change et que ce qui semblait moderne commence à ressembler à tout le monde.
    Le design change parce que les gens changent. Ce qui ne change pas, c'est que les marques qui durent sont celles qui ont creusé assez loin dans leur propre ADN pour ne pas avoir besoin de copier une tendance actuelle pour exister.

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